Voler par Emannuel Latreille

extrait de Tout Le Gentil Garçon, ed. Les Requins Marteaux, 2011

 

On a quelques motifs de penser que, s’il n’est pas un voleur, Le Gentil Garçon aime voler. Ou cherche à voler. Comme la chaise de Air lines, il paraît en quête de cette légèreté magique du vol. Car le vol relève de la magie, du merveilleux. Un peu comme le mensonge que pratiquent bien les enfants pour pouvoir grandir, c’est-à-dire, pensent-ils, s’élever vers l’âge adulte (calcul non pas mauvais, mais partiel). Dans le vol, une chose disparaît. Dans le mensonge, quelque chose qui n’est pas advient, et fait devenir. Ce peut être une illusion (cf. Orson Welles, F for Fake, 1975). On pourrait ainsi dire qu’à défaut de s’autoriser à voler, les hommes volent. Les voleurs médiocres sont ceux qui ne volent jamais par eux-mêmes, et qui passent leur vie à se suspendre aux basques des vrais voleurs, tous les Gentils Garçons qui volent de conserve et élèvent avec eux les pesants mortels. On sait que Le Gentil Garçon s’est fait voler quelques œuvres : ainsi le Pac-Man, cette si jolie pièce, a-t-il, outre-Atlantique, fait l’objet de l’intérêt peu scrupuleux de faiseurs d’argent. C’est dégueulasse. Comme le vol du Cri de Munch en 2004 à Oslo est répugnant, parce que le vol fait retomber d’un coup tout un tas de gens qui aimaient à regarder cette figure et se sentaient pousser des ailes devant le hurlement assourdissant qui les faisait sursauter intérieurement. Le Gentil Garçon a décidé de permettre à tous les frustrés du tableau de Munch de le voler, et de s’en servir de nouveau comme tapis de lévitation ! Dans Take the Painting and Run, il offre cent trente six répliques réalisées de mémoire du fameux tableau à la cleptomanie refoulée des visiteurs émancipés. C’est-à-dire libérés du pesant devoir de passivité.

Car dans l’art, ce n’est pas l’objet qui compte, c’est l’action qu’il permet et, à vrai dire, mieux vaut n’importe quelle action que pas d’action du tout. Voler, c’est agir, avoir pour fin (solution non finale) de tenir quelque chose à soi, même si ce quelque chose est une illusion,  une simple image. On peut penser que celui qui le premier vola le feu, ne le vola pas comme feu mais pour l’image chaleureuse qui accordait son acte aux rêveries de ses frères, pour le pouvoir que l’image du feu volé lui confèrerait auprès des membres de sa tribu. Chacun vole comme il bricole, dans l’idée de libérer la jouissance d’une nouvelle image du Monde où il vit, et non pas pour satisfaire son ventre. Prométhée n’envisage pas une autre action que celle qui le portera à être recouvert (effacé) par son vol même. Frère d’Icare, il prévoie sa chute qui accompagne l’apparition de l’image, le feu. Tout bricolage est une prophétie secrète, toute œuvre d’art est une affaire de prophète. Comme celle de Léonard, que le Maître intitule Percussion du disque solaire : « Une chose apparaîtra qui recouvrira la personne qui cherche à la couvrir ». Voler, c’est « couvrir », en faisant le pari de cette apparition de quelque chose qui porte haut et enveloppe comme un linceul. Ainsi, une image comme Tomographie d’un cerveau qui ment, ou les Totologies du Gentil Garçon sont bien sœurs de la figure du Cri de Munch.

L’œuvre du Gentil Garçon – placée sous le signe du vol - est un trésor qu’il amasse pièce par pièce, et le Bandit qui se cache sous le masque ou laisse qu’on dérobe ses faux, s’applique à réussir le hold-up parfait ! Que votre complicité ait la force d’un verbe double.

 

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400coups Jean-Pierre Léaud, Les 400 Coups, 1959pixel